Quelqu’un expose un problème. Trente secondes plus tard, quelqu’un d’autre dit « moi, à ta place, je… ».
C’est fini. La séance durera encore quarante minutes, tout le monde sera poli, et il ne se passera plus rien d’utile.
Le codéveloppement — dont la condition a été posée ici — tient à une chose : la personne qui a le problème doit réfléchir devant le groupe, pas écouter ses idées. Tout le protocole qui suit n’existe que pour rendre ça possible plus de trente secondes.
Voici la version que je fais tourner en TP — six phases, adaptées du cadre d’Adrien Payette et Claude Champagne1. Elle se joue en une heure.
Ce qu’il faut
Cinq ou six personnes. En dessous de quatre, il n’y a pas assez de points de vue ; au-dessus de sept, certains se taisent tout du long.
Trois rôles. Le client apporte sa situation. Les consultants — tous les autres — l’aident à y voir clair. L’animateur tient le temps et le cadre, et ne participe pas au fond. Pour une première fois, l’animateur, c’est moi ; ensuite c’est l’un de vous, à tour de rôle.
Un problème réel, en cours, et qui appartient au client. Pas un cas d’école, pas le problème d’un absent. Quelque chose qui n’est pas résolu et sur quoi il va devoir agir la semaine prochaine.
Le déroulé
graph TD
E["1. Exposé — 5 min
le client parle"] --> C["2. Clarification — 10 min
questions seulement"]
C --> K["3. Contrat — 3 min
le client formule sa demande"]
K --> S["4. Consultation — 20 min
le groupe parle, le client note"]
S --> Y["5. Synthèse — 7 min
le client seul"]
Y --> A["6. Apprentissages — 10 min
chacun à son tour"]
class C attention
class S attention1 · Exposé — 5 minutes. Le client raconte sa situation : les faits, et comment il la vit. Personne ne l’interrompt. Cinq minutes suffisent, et la contrainte est utile — elle oblige à aller à l’essentiel plutôt qu’à dérouler l’historique complet.
2 · Clarification — 10 minutes. Les consultants posent des questions d’information uniquement. Pas de suggestion déguisée en question (« tu as pensé à… ? » est une suggestion). Le client répond brièvement. L’objectif est de comprendre la situation telle que le client la voit, pas de commencer à la résoudre.
3 · Contrat — 3 minutes. Le client formule ce qu’il attend du groupe, en une phrase. C’est la phase la plus courte et la plus décisive : elle transforme un récit en demande. Le groupe vérifie qu’il a compris, et l’accepte.
4 · Consultation — 20 minutes. Les consultants réagissent : ce qu’ils ont entendu, ce que ça leur évoque, ce qu’ils feraient, ce qu’ils ont vécu de comparable. Le client se tait et prend des notes. C’est la règle la plus contre-intuitive du protocole, et la plus importante.
5 · Synthèse — 7 minutes. Le client reprend la parole : ce qu’il retient, et ce qu’il va faire. Concrètement, avec une date. Le groupe écoute sans commenter.
6 · Apprentissages — 10 minutes. Chacun dit ce qu’il retire de la séance — consultants compris, et sur son propre travail, pas sur celui du client. C’est la phase qu’on saute quand on est en retard, et c’est celle qui fait que les consultants apprennent aussi quelque chose.
Pourquoi ces contraintes-là
Deux règles paraissent arbitraires, et ce sont celles auxquelles les groupes résistent le plus : dix minutes de questions sans avoir le droit de proposer, et vingt minutes où celui qui a le problème n’a pas le droit de parler.
Elles ne sont pas arbitraires. Ce sont les trois règles du codéveloppement — authenticité, bienveillance, confidentialité, l’ABC qu’on pose à voix haute avant de commencer — converties en temps de parole.
L’authenticité n’est pas dire tout ce qu’on pense. C’est penser tout ce qu’on dit, ce qui est nettement plus exigeant et beaucoup moins spontané. La phase 2 est le dispositif qui rend cette exigence inévitable : pendant dix minutes, vous ne pouvez pas donner votre avis, seulement chercher à comprendre. Ce que vous direz en phase 4 sera donc, mécaniquement, quelque chose que vous avez pensé — et non la première réaction venue, qui est ce qu’on prend d’ordinaire pour de la franchise.
La bienveillance n’est pas un ton aimable. Ce sont deux protections croisées : la règle des questions protège le client d’être jugé avant d’avoir été compris, et le silence du client protège les consultants — personne ne propose librement à quelqu’un qui plaide contre chaque idée.
La confidentialité est la seule des trois qu’aucun minutage ne peut tenir à votre place. C’est le cinquième piège.
D’où la raison pour laquelle un codev ne s’improvise pas en demandant aux gens d’être honnêtes et bienveillants : le cadre n’est pas une politesse préalable, c’est ce qui rend l’authenticité praticable. Le protocole en est simplement la version chronométrée.
Les cinq pièges
1. Le groupe donne des solutions dès la phase 2
Le piège numéro un, et il se produit à peu près à chaque première séance.
Il n’est pas dû à de la précipitation : proposer une solution est agréable, et poser une question qui n’aide personne à briller l’est moins.
Le correctif est mécanique — c’est le seul qui tienne. Pendant la phase 2, l’animateur coupe toute phrase qui ne se termine pas par un point d’interrogation. Pas de discussion, pas de jugement sur l’intention : la phrase est reformulée en question ou elle attend la phase 4. Deux ou trois coupures suffisent, le groupe s’ajuste seul.
2. Le client se défend
En phase 4, un consultant propose quelque chose qui ne va pas, et le client répond « oui mais ça ne marchera pas parce que… ».
Il a peut-être raison. C’est sans importance. Ce qui compte, c’est ce qui se passe ensuite : les autres consultants se taisent, parce que proposer devient risqué. La séance s’éteint, et personne ne saura dire quand.
Le correctif est physique. Le client a un papier et un stylo, et il ne parle pas pendant les vingt minutes. Il aura la phase 5 pour trier — et il triera mieux avec tout sur la table.
3. L’animateur prend parti
L’animateur tient le processus, pas le contenu. À la seconde où il dit « moi je ferais… », il devient un consultant, et plus personne ne tient le cadre.
C’est particulièrement difficile pour un enseignant, parce que c’est exactement ce qu’on lui demande le reste du temps. Si vous animez et que la solution vous paraît évidente : elle le paraît parce que ce n’est pas votre problème.
4. Le problème n’en est pas un
« Mon binôme ne fout rien » n’est pas un problème sur lequel travailler. C’est une plainte : elle porte sur quelqu’un d’absent, et elle ne demande rien.
C’est précisément ce que la phase 3 attrape. Obliger à formuler une demande en une phrase convertit la plainte en question travaillable — ou révèle qu’il n’y en a pas. « Comment je lui en parle avant vendredi sans que ça finisse en dispute » est un problème. La différence entre les deux formulations est tout le travail de la phase 3.
5. La confidentialité annoncée mais pas tenue
Un codev suppose qu’on dise des choses inconfortables. Vous vous croisez le lendemain en cours et à la cafétéria.
Il suffit d’une fois — une phrase répétée à l’extérieur — pour que le groupe ne travaille plus jamais vraiment. Pas de crise, pas de reproche : les exposés deviennent simplement plus prudents, plus lisses, et l’exercice continue de tourner à vide pendant tout le semestre.
C’est le C d’ABC, et c’est le seul des cinq pièges qui ne se rattrape pas.
Ce que ça donne la première fois
Moins bien que vous n’espérez, et c’est normal. La phase 2 déborde, quelqu’un donne une solution, le client se défend, et le minutage explose.
Ce n’est pas raté. Le protocole n’a pas besoin d’être bien exécuté pour enseigner quelque chose : chacune des pannes ci-dessus est visible, et c’est justement de la voir arriver sur soi qui apprend. Un groupe qui rate proprement sa première séance et sait dire à quel moment ça a dérapé a plus progressé qu’un groupe qui a suivi le minutage sans jamais rien risquer.
Gardez la phase 6, même si tout le reste a débordé. C’est là que le groupe apprend à voir ce qu’il vient de faire — et c’est la seule phase dont la suppression fait perdre la séance entière.
Références
Payette, A. & Champagne, C. (1997). Le groupe de codéveloppement professionnel. Presses de l’Université du Québec. Le protocole en six phases exposé ici en est une adaptation : les durées sont resserrées pour tenir dans une séance de TP et ne sont pas celles du cadre d’origine. ↩︎